Amal respirait avec difficulté, ses mains moites glissaient sur son voile, son esprit semblait avoir tout oublié. Elle traversa néanmoins avec dignité le couloir sombre menant à la scène et, quand le public eut fini d’applaudir la danseuse précédente, elle s’avança.

La musique résonnait dans chaque muscle de son corps tremblant. Le rythme lourd des percussions guidait ses pas. Dissimulée sous son voile grenat et argent, Amal contenait sa peur pour bouger avec délicatesse. La musique prit de l’ampleur en même temps que le corps de la danseuse qui sembla quitter le sol. Dévoilée, elle sentait les regards mais ne voyait rien. Elle dansait. Concentrée et se noyant dans la mélodie, elle exécutait avec grâce et naturel la chorégraphie tant répétée. Le public restait silencieux mais Amal sentait la vibration d’une salle conquise. Les percussions devinrent plus fortes et le rythme s’accéléra. La jeune fille ne pensa plus aux spectateurs et fut envahie par la chaleur familière à présent qui gagnait son corps à chaque fois qu’elle dansait. Ses cheveux balayaient l’air tandis que son corps se déployait, ondulait, vibrait… Et BOUM PAH ! Amal avait marqué les deux dernières frappes en tombant à genoux puis en rejetant brusquement la tête en arrière. Ses cheveux pailletés finirent de se répandre sur ses épaules. Le final de cette première partie fut accueillie par une salve d’applaudissements. Les cris d’enthousiasme emplissaient la salle.

Avec un sourire radieux, la danseuse se releva lentement sur la musique qui venait de reprendre. Elle se sentait à l’aise à présent et regardait en face les visages qui se tendaient vers elle. En tournant au centre de la scène, elle attacha les sagâtis à ses doigts. C’était un moment important de la prestation. Les Romanis considéraient l’usage de ses cymbalettes comme l’art le plus difficile de la danse. Amal entama un rythme classique en entrechoquant avec dextérité les petits ronds de cuivre. Elle semblait allier avec facilité la danse et le jeu des cymbalettes. En harmonie avec les musiciens, elle accompagna la dernière partie d’enchaînements plus ardus. Tout semblait se dérouler à merveille quand un grand bruit sourd interrompit le rythme régulier des sagâtis.

Amal n’en croyait pas ses yeux.

Comment était-ce possible ?

Deux de ses sagâtis gisaient à ses pieds. Les cordelettes rompues se balançaient aux doigts de la danseuse.